MINUTES DU PATRIMOINE#UNMOMENTDENOTREHISTOIRE

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Les Vikings

MINUTES DU PATRIMOINE

#UNMOMENTDENOTREHISTOIRE

Destruction et redécouverte, neuf siècles plus tard, d'un peuplement viking à l'Anse-aux-Meadows, Terre-Neuve.

Ô Dieu tout-puissant ! Protégez-nous des peuples du Nord !

Depuis le VIIIe siècle jusqu'après l'an 1 000, cette prière était chuchotée dans les petites chapelles de pierre en Irlande, dans les monastères britanniques, dans les fermes des alentours de Paris ainsi que dans les imposantes cathédrales byzantines de Constantinople. A bord de leurs superbes drakkars, des navires sveltes, légers et non pontés, les pillards nordiques - les Vikings - quittaient les fjords embrumés de la Scandinavie et voguaient vers les côtes des îles Britanniques, remontaient la Seine et la Loire jusqu'au coeur de la France, empruntaient le détroit de Gibraltar pour cingler en Méditerranée, et descendaient le Dniepr et la Volga pour s'enfoncer loin dans les terres de la Russie et de l'Ukraine. Dévoués aux anciens dieux nordiques, ils mettaient à sac les monastères, enlevaient les prêtres et les princesses pour exiger des rançons et terrorisaient les paysans par des attaques éclair.

Ils mirent aussi le cap sur l'ouest pour fendre les flots inconnus de l'Atlantique : ils peuplèrent l'Islande, s'établirent au Groenland et, vers l'an mil, ils tentèrent en vain de fonder une colonie sur la côte nord-américaine. Cinq cents ans avant l'arrivée de Colomb aux Caraïbes, les Vikings vécurent dans une région qui fait maintenant partie du territoire canadien. Pourtant, presque un millénaire après leur séjour en terre nord-américaine, il ne se trouvait aucune trace probante de leur passage, si ce n'est dans les sagas islandaises, ces longs poèmes dont les premiers remontent au XIIIe siècle.

En 1961, un couple norvégien a mis au jour un site viking à Terre-Neuve. Un nouvel épisode des Minutes Historica met en scène cette découverte et recrée ce que furent peut-être les derniers moments de ce village viking.

Dans l'imagerie populaire, le Viking est un guerrier à la barbe blonde que l'on voit dans les bandes dessinées, sur les uniformes de football et chez les marchands de meubles suédois. On lui adjoint parfois un pendant féminin, sous les traits d'une Brunehilde à la silhouette wagnérienne. Cette caricature, aussi humoristique soit-elle, comporte sa parcelle de vérité. Impressionné par un pillard viking, un poète du Xe siècle a écrit : " Il avait les cheveux blonds et le teint vif. Tel un serpent, l'éclat de ses yeux était lugubre. "

Les sagas tracent aussi un portrait saisissant de la femme nordique. Dans un poème sur l'Amérique du Nord, une Viking repousse à elle seule des guerriers amérindiens en battant le plat de son épée sur sa poitrine dénudée et en poussant un hurlement terrifiant. Le Viking représenté en brigand sans merci n'est qu'un aspect de la réalité. Aux pillards vikings ont succédé les commerçants nordiques qui troquaient esclaves, tissus et objets en métal fort prisés contre de l'or, de l'argent et d'autres produits. La statuette de Bouddha trouvée sur le site occupé par une horde viking en Scandinavie, ainsi que les pièces de monnaie provenant des quatre coins du monde, évoquent l'étendue du négoce nordique.

Des agriculteurs ont également succédé aux pillards. Des royaumes menacés sont parvenus à acheter une paix relative en cédant une partie de leur territoire aux Vikings. C'est ce qui s'est produit durant plusieurs siècles en Grande-Bretagne où une vaste portion du territoire appelée le Danelagh a été colonisée et gouvernée par les Scandinaves. La Normandie, dans le nord-ouest de la France, tire son nom des Hommes du Nord auxquels on avait donné cette région pour qu'ils n'envahissent pas le reste du pays. En l'espace de quelques générations, les colons nordiques ont adopté les coutumes et les langues de leurs nouveaux territoires et se sont intégrés à l'Europe chrétienne.

Essentiellement, les Vikings ont essaimé de leurs terres natales en Scandinavie afin d'acquérir d'autres territoires pour la population croissante. Toutefois, un désir de liberté animait plus d'un Viking. La tyrannie des rois norvégiens a poussé bon nombre d'Hommes du Nord à entreprendre la traversée de l'Atlantique Nord dans l'espoir d'une vie nouvelle en Islande. Encore là, le goût de l'aventure les tenaillait. Lorsque la morosité de la vie civilisée et les contraintes du christianisme - la nouvelle religion de l'Islande - sont devenues insupportables pour lui, Erik le Rouge a pris la tête d'une flottille qu'il a fait naviguer vers l'ouest pour s'installer au Groenland. C'est le même sentiment qui a poussé son fils, Leif, encore plus à l'ouest. En effet, Leif Eiriksson a conduit ses drakkars jusqu'à la " Terre des rochers plats", qui correspond peut-être à l'île de Baffin, puis jusqu'à la "Terre des forêts ", possiblement le Labrador, et enfin jusqu'à cette région mystérieuse que les Vikings ont appelée " Vinland " ou " Terre des vignes ".

Selon les sagas, Leif et ses hommes passèrent l'hiver dans une région du Vinland où il ne neigeait pas, où les gros saumons abondaient comme nulle part ailleurs, et où le jour et la nuit étaient d'égale durée. C'est Thorvald, le frère de Leif, et son successeur, Thorfinn Karlsefni, qui feront les premières tentatives véritables d'installation au Vinland. Dans une saga, on raconte comment Thorvald est mort d'une flèche d'un Skraeling (l'appellation scandinave pour les autochtones du Vinland). Une autre saga relate comment Thorfinn, son épouse Gudrid et leurs colons échouèrent aussi à établir la paix avec les Skraelings. Karlsefni et Gudrid retournèrent au Groenland avec leur fils Snorri, le premier Européen à naître sur le continent américain.

Enfin, les sagas font état d'un autre voyage du Vinland, celui de Freydis, la demi-soeur de Leif. A la suite d'une discorde au sein de sa colonie, Freydis fit périr toutes les autres femmes de sa propre hache, puis elle menaça de mort tout homme qui rapporterait ce qu'elle avait fait. Freydis, ainsi que ses compagnons terrorisés, regagnèrent également le Groenland. D'autres expéditions au Vinland ont peut-être eu lieu, mais les sagas n'ont retenu que ces séjours audacieux et sans lendemain.

Pendant nombre d'années, l'emplacement exact des colonies vikings est demeuré un mystère propre à nourrir l'imaginaire collectif. Historiens, astronomes, archéologues, navigateurs et d'innombrables détectives amateurs ont tenté de situer le Vinland. Une pierre gravée provenant du Minnesota, que l'on présentait comme une authentique pierre runique, s'est révélée un canular ; la fameuse carte du Vinland, que l'Université Yale a acquise à gros prix, aurait été dessinée avec de l'encre du XXe siècle.

Vers 1950, le Norvégien Helge Ingstad entama ses propres recherches. Plusieurs années auparavant, Ingstad avait abandonné une carrière juridique pour s'adonner au trappage, à l'exploration et à l'ethnographie dans l'archipel arctique au Canada et en Alaska, ainsi qu'à l'administration de plusieurs îles éloignées dans le Nord norvégien. Ingstad voulait passionnément percer le mystère du Vinland. Tout d'abord, il entreprit d'étudier les sagas dans l'espoir d'en dégager l'itinéraire qu'aurait emprunté Leif Eriksson.

Ensuite, il partit en quête d'indices topographiques sur la côte atlantique. Le hasard lui permit de voyager à bord d'un navire-hôpital reliant les avant-ports des côtes éloignées de Terre-Neuve et d'interroger les pêcheurs locaux. Au bout de plusieurs semaines, il entendit parler de monticules bizarres à proximité du village de L'Anse-aux-Meadows, aux environs de la pointe septentrionale de Terre-Neuve. Lorsque Ingstad se rendit examiner le site, certaines particularités du paysage lui rappelèrent les détails consignés dans les sagas au sujet de l'endroit où Leif Eriksson avait débarqué.

En 1961, Ingstad retourna à L'Anse-aux-Meadows avec son épouse, l'archéologue Anne Stine Ingstad, et quatre autres chercheurs. Ils entamèrent l'excavation de ce qui semblait être les ruines d'anciens murs. En peu de temps, ils dégagèrent une sorte d'âtre dallé d'ardoise, un four destiné à la cuisson des aliments et quelques débris d'une cheminée. Ils mirent au jour une fosse à tisons, dans laquelle les habitants préservaient les braises la nuit pour raviver le feu le matin, une fosse en tous points identique à celles que l'on avait trouvées au Groenland. En moins d'un an, l'équipe des Ingstad découvrit les restes d'un mur de tourbe, les vestiges de sept constructions ainsi que quelques clous rouillés et des scories. Leurs excavations ultérieures révélèrent que le bâtiment principal avait jadis été divisé en cinq ou six pièces et comportait plusieurs foyers. Ils trouvèrent également une forge, contenant un billot d'enclume en pierre et des particules de fer. Enfin, Anne Stine Ingstad est tombée sur un objet fabriqué, très révélateur malgré ses dimensions réduites : une tête de quenouille en stéatite qui servait à filer la laine brute. Cet objet domestique était identique à ceux que l'on avait trouvés en Norvège, en Islande et au Groenland. Les Ingstad tenaient leur preuve : des Vikings avaient vécu à L'Anse-aux-Meadows.

Le site viking de L'Anse-aux-Meadows est devenu un parc national abritant un musée ; les bâtiments vikings ayant été reconstruits, les visiteurs peuvent constater comment vivaient les premiers Européens qui habitèrent au Canada.

Il existe peut-être d'autres colonies vikings en Amérique du Nord. Les Scandinaves ont pu descendre vers le sud bien au-delà de Terre-Neuve. Ils ont certainement voyagé vers le nord, jusqu'à l'île d'Ellesmere dans l'archipel arctique canadien. Qui sait, on découvrira peut-être d'autres colonies. Il reste encore bien des énigmes à élucider en ce qui concerne les voyages vikings vers le Nouveau Monde.